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Sébastien Louis : Interview sur le mouvement ultra

Le Mardi 05 Décembre 2017 par

Olympique de Marseille

Sébastien Louis, supporter marseillais, vient de publier fin novembre, un ouvrage dédié au mouvement ultra. L'auteur revient sur la formation des premiers groupes de supporters dès 1928 avant de voir apparaître, dans  les années 1960 et 1970, des bandes de jeunes tifosi aux noms singuliers : Commando dei Fedelissimi, Commando Clan, Fossa dei Leoni et Gli Ultras di San Alberto. C'est une nouvelle manière d'envisager le supportérisme qui émerge et qui se propagera dans toute l'Italie jusqu'à nos jours. Sébastien Louis a accepté de répondre à nos questions afin de partager avec nous ses connaissances.



Peux-tu nous raconter ton parcours, à quel moment tu as commencé comme supporter dans le virage du Stade Vélodrome, jusqu'où cela t'a mené ?

Sébastien Louis : C'est le 18 avril 1990 que je suis devenu supporter de l'OM. L'élimination du onze olympien à cause d'un but marqué de la main par le tristement célèbre joueur angolais Vata, ma profondément indigné. Suite à cet événement j'ai adopté les couleurs olympiennes à l'âge de douze ans. L'année suivante, j'ai vu mon premier match : Union Luxembourg-OM, le 18 septembre 1991. Durant la rencontre, la petite centaine d'ultras marseillais qui ont encouragé les couleurs bleus et blanches et allumés des fumigènes m'a particulièrement marqué. J'ai commencé à suivre l'OM durant trois ans en allant dans les secteurs réservés aux supporters marseillais, en étant impressionné par le CU84. En 1994, suite à la rétrogradation en 2ème division du club olympien j'ai décidé de prendre ma première carte de membre du Commando Ultra car je pouvais faire davantage de matches et je me suis abonné au Virage Sud lors de la saison 1995-1996. À partir de là, j'ai été de plus en plus actif et ce jusqu'au début de la saison 2006-2007 où j'ai pris du recul car mon doctorat d'histoire, que j'avais débuté en 2004 était de plus en plus exigeant en termes de travail et de temps. Entre 1994 et 2007, j'ai vu près de 400 matches de l'OM, dont des dizaines de matchs en Europe, de Moscou à Zagreb, en passant par Vigo, Olomouc, Brème ou encore Bolton. 

• Comment t'es venu l'idée d'écrire ce bouquin sur le mouvement ultra ?

S.L : En 2002, j'ai dû faire un choix concernant le sujet de mon mémoire de maîtrise à l'époque (aujourd'hui Master 1), en Histoire sur le mouvement ultras italien. À ma grande surprise, j'ai obtenu la meilleure mention car je me dois préciser que jusqu'en licence, je n'ai pas brillé par mes résultats universitaires, trop concentré à suivre l'OM dans toute la France et dans toute l'Europe. Cela m'a encouragé à poursuivre avec un DESS (Master 2 aujourd'hui), et de nouveau, en 2005, j'ai obtenu une note excellente. Plusieurs amis du Commando Ultra' 84 m'ont demandé de lire mes travaux et, suite à leurs critiques positives et à leurs conseils, j'ai contacté plusieurs maisons d'éditions. Quelques semaines plus tard, j'ai obtenu une réponse positive de la maison d'édition Mare et Martin. Début 2006, j'ai fait une synthèse de mes deux mémoires qui fut publiée en mai 2006 sous le titre « Le phénomène ultras en Italie ». En même temps, je travaillais sur mon Doctorat d'histoire que j'ai obtenu en février 2008. Suite à l'obtention de mon diplôme, j'ai décidé de publier un autre ouvrage. Contrairement au premier livre, j'ai laissé passer du temps, tout en poursuivant mon travail sur le terrain et en transformant cette thèse de doctorat en un véritable livre, plus agréable à lire et bien plus complet que le premier ouvrage. Ce livre qui vient de sortir est donc le résultat de quinze ans de recherches et de trois ans d'écriture. C'est la somme de mon travail sur les ultras italiens, qui se veut une référence en la matière.

Quel stade, quelle ambiance t'a le plus marqué ?

S.L : Il n'y a pas un stade en particulier qui m'a marqué, mais plusieurs et cela dans des contextes extrêmement différents. Aller à Belgrade pour Partizan-OM le 9 décembre 2003, reste l'un de mes plus beaux souvenirs malgré une ambiance plutôt décevante de la part des Grobari du Partizan, mais le contexte hostile, la découverte de la capitale serbe et l'enjeu sportif furent un ensemble d'émotions mémorables. Les deux rencontres de l'OM contre Bologne restent également de grands moments, à une époque où la tifoseria marseillaise était capable du meilleur dans les tribunes. Je ne peux pas oublier OM-Liverpool, Inter-OM et OM-Newcastle en 2004 où le soutien des supporters olympiens fut simplement incroyable ! Enfin, si je pense à la deuxième division, de nombreux déplacements furent notables de par l'ambiance que nous étions capable de mettre, de Saint-Brieuc au Mans, de Mulhouse à Perpignan, sans oublier la demi-finale de Coupe de France au Parc des Princes en 1995, la demi-finale contre Auxerre à domicile en 1996 ou encore le match de Coupe d'Europe OM-Sion. Pour les autres clubs, je dois dire que Pisa-Livorno le 26 mars 2001 est une des plus belles ambiances, cela pour un match de 3e division. Inter-AEK le 21 février 2002 fut aussi grandiose, les « Originals » furent capable durant 30 minutes de faire trembler San Siro ! Sinon, en Italie, les souvenirs sont trop nombreux, le derby de Gênes est fascinant, mais aussi les deux virages de Foggia qui m'ont fait une très bonne impression il y a quelques mois. Parfois j'ai de belles surprises, ce fut le cas à Torre Annunziata, où pour un match de 6e division en octobre 2007, une petite centaine d'ultras de Savoia ont été les auteurs d'une prestation majestueuse, pour un match sans enjeu, alors qu'il n'y avait pas d'ultras en face d'eux. J'ai d'ailleurs réalisé à la suite de cette rencontre une belle interview qui est reproduite dans mon livre. Enfin, je me dois de mentionner le Virage Sud du Mouloudia d'Alger, les Ultras Verde Leone et les Ultras Green Corsairs, qui m'ont impressionné à plusieurs reprises par la passion, leurs chants et les scénographies qu'ils déploient. Les ultras du Maghreb sont depuis quelques années parmi les meilleurs pour ce qui est de l'ambiance !

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Ultras Verde Leone

Y-a-t-il une anecdote précise d'un de tes déplacements en Europe qui restera gravé à jamais dans ta mémoire ?

S.L : C'est difficile d'extraire un seul souvenir, mais peut-être que le déplacement à Belgrade restera dans ma mémoire pour le trajet improbable ! Avec un ami du CU84 et un budget très limité, nous sommes partis avec une compagnie low-cost jusqu'à Venise, où nous sommes restés deux jours, pour visiter la ville et voir Unione Venezia-Napoli. Avec un autre vol low-cost nous avons rejoint Timisoara en Roumanie. Le lendemain, nous avons pris un taxi jusqu'à la frontière serbo-roumaine, puis continuer en stop jusqu'à la première ville serbe et enfin en bus pour arriver à Belgrade. L'hiver était rigoureux et la ville fascinante ! De plus il n'y avait aucun touriste, les séquelles des différentes guerres étaient visibles et les serbes furent très accueillants. Puis, le jour du match, nous avons rejoint à l'aéroport le contingent marseillais, venu en avion. Le retour fut épique, car nous sommes retournés à Timisoara, puis à Venise nous avons pris un train pour rejoindre Livorno et assister à Livorno-Atalanta ! Près de neuf jours sur les routes d'Europe, trois matchs et une qualification de l'OM pour la coupe de l'UEFA.

Peux-tu nous dire ce que tu as retenu des autres groupes étrangers que nous pourrions reproduire et adapter dans nos virages, pour se renouveler ?

S.L : Les meilleures ambiances que j'ai pu vivre, que ce soit à Marseille ou ailleurs, furent le fait de trois ingrédients : la passion, l'organisation et une certaine forme d'unité. Les tribunes marseillaises furent capables du meilleur en Europe durant la décennie 1990 et au début des années 2000 grâce à ces trois ingrédients. Lorsque ces trois éléments sont réunis, cela permet d'assister à des ambiances exceptionnelles, comme j'ai pu le voir en Indonésie, en Algérie, en Tunisie ou en Italie. Le renouvellement n'est jamais facile, il demande de se remettre en question et est source de tensions comme le démontre l'exemple de plusieurs tifoserie qui ont tenté de s'unir pour le bien commun du soutien à l'équipe. Cela fonctionne parfois, comme à Bergame, avec l'exemple des Atalanta Supporters, cela peut également échouer, comme le démontre la cas des Brescia 1911. Le leader de ce groupe est d'ailleurs interviewé dans mon livre et explique bien les fractures au sein des deux factions ultras à Brescia.

Comment le mouvement ultra marseillais peut garder son autonomie et sa créativité en ces temps de répression massive ?

S.L : La répression est effectivement plus forte dans les pays d'Europe occidentale, ce qui n'empêche pas les ultras d'assurer une ambiance digne de ce nom, tout en maintenant intact leurs principes et en ayant toujours une certaine originalité. Il suffit de prendre le cas des ultras de Bergame dont le leader est interdit de stade depuis une dizaine d'année, qui ont décidé de ne plus aller en déplacement de 2010 à 2017, pour ne pas souscrire à la charte du supporter (ou tessera del tifoso), mais qui a réussi à défendre un véritable credo ultras, à développer le virage et à unir, avec plus ou moins de succès, les différentes composantes ultras bergamasques. Mais la répression n'est pas le problème principal selon moi. En effet, le cas de Bergame l'illustre à merveille, de nombreux groupes ont réussi à implanter une véritable culture ultras dans leur tribune et leur ville, tout en ayant un certain succès, comme le démontre leurs effectifs mais aussi l'ambiance qu'ils assurent et les scénographies qu'ils mettent en place.

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Tifosi de l'Atalanta Bergame

Avec l'arrivée du foot-business, selon toi existe-t-il un risque de voir un nouveau mouvement ultra façonné pour ce « spectacle » que devient le foot ? (Exemple C.U.P Paris : groupes contrôlés par le club, qui peuvent servir d'instrumentalisation pour les dirigeants)

S.L : Effectivement, l'industrie du football a compris depuis une dizaine d'année qu'elle doit vendre son produit à travers l'image des supporters, leur passion, leurs scénographies. Car le modèle anglais, de stades sages et sans ambiance, malgré les inexactitudes de certains journalistes, ou leur méconnaissance, n'est pas un produit attrayant d'un point de vue marketing. Car le football professionnel n'est plus un sport depuis longtemps, mais une industrie du loisir. Il faut pour vendre ce produit, que l'on voit désormais bien mieux de son canapé, des chauffeurs de stade, qui créent l'ambiance. Car le public ne va pas au stade uniquement pour voir un match, mais pour y vivre une « expérience », celle de la passion de la foule, d'un spectacle qui se déroule en concomitance du match. La fameuse Südtribüne connu sous le surnom de « mur jaune » est une invention de ce marketing, car ceux qui ont assisté à un match à Dortmund n'ont que trop rarement été impressionnés par l'atmosphère. Qui connaissaient cette tribune avant 2000 ? Le mouvement ultra n'est pas une mise en scène « disneylandisée » et à un moment ou à un autre les contradictions éclatent au grand jour. Même si certains leaders de groupes de supporters radicaux profitent parfois d'avantages en nature pour contrôler leur tribune. Car des dirigeants achètent la paix sociale ainsi, mais, cela ne peut pas être une solution sur le long terme, sinon cela finit par détruire l'essence même du groupe et surtout la tifoseria dans son ensemble en souffre et l'ambiance décline irrémédiablement. Dans mon livre, je pose la question dans un chapitre si les ultras ne sont pas une partie intégrante du système.

Les réseaux sociaux sont-ils en train de virtualiser le mouvement et de le détruire ?

S.L : Non, les réseaux sociaux transforment en partie les pratiques, mais de plus en plus de groupes ultras réagissent à ces métamorphoses et ont un raisonnement que nombre de collectifs dans notre société n'ont pas. Le mouvement n'est pas virtuel, car la passion, l'originalité et la volonté de soutenir son équipe ne peuvent que se faire dans les tribunes et pas ailleurs ! De plus, déjà au début des années 1990, nombre de supporters s'inventaient des carrières d'ultras, alors que leur réalité était déjà « virtuelle ». Il faut juste prendre conscience du danger réel de vivre sa vie par procuration et d'avoir un usage raisonnable des objets connectés. Car, comme toujours, avant d'être ultras, nous sommes des citoyens et dans un monde ultra-connecté, l'individualisme qui se répand et les solutions que semblent constituer ces objets virtuels sont de véritables contradictions.

Quel regard portes-tu sur l'évolution du mouvement, de ses origines à nos jours et quels sont les changements les plus frappants à tes yeux depuis le début des années '80 ?

S.L : J'ai un regard apaisé sur les transformations du mouvement. Comme tout phénomène social, celui-ci évolue et se transforme. Les évolutions sociétales ont clairement une incidence sur les groupes ultras, de la fragmentation des groupes à la mise en scène de soi, mais, cela ne m'effraye pas outre mesure, je considère que cela est naturel et je ne vis pas dans le passé, en évoquant un âge d'or en grande partie mythifiée. Il est vrai que certaines évolutions ne me plaisent pas forcement, mais dans l'ensemble je les accepte. Les changements les plus frappants, c'est simple, il y a de plus en plus de spectateurs que d'acteurs dans les virages des stades d'Europe de l'ouest et l'ambiance s'en ressent. Mais cela tient aussi à la transformation des stades et des pratiques des supporters. La montée en puissance des classes moyennes se note aussi dans les stades et il est évident que cela impacte les manières de se comporter et d'agir au stade.

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Virage Sud - les ultras marseillais dans les années '80

L'émergence des Ultras des pays de l'est (Pologne, Russie, Turquie) a-t-elle insufflé une nouvelle dynamique ?

S.L : Je ne pense pas que ces ultras de l'Europe orientale est insufflé une nouvelle dynamique, par contre, ils font souvent une synthèse entre le supportérisme ultra et le hooliganisme. Un sociologue allemand, Gunter Pilz, parle des « hooltras » et je trouve le terme intéressant. Les ultras des anciens pays communistes ont clairement apporté plus d'agressivité au mouvement. Les frontières sont plus troubles entre les supporters radicaux. Jusque dans les années 1990, il était plus facile de distinguer, les ultras des hooligans, désormais, ces deux branches du supportérisme radical s'inspirent l'une de l'autre, il suffit de voir les banderoles des groupes hooligans et leurs pratiques qui évoluent, alors que les ultras affichent une attitude plus agressive et récupèrent des symboles traditionnellement associés au hooliganisme. Ce n'est pas pour moi une nouvelle dynamique, mais une radicalisation des normes.

• D'après toi, quelles sont les différentes sources de motivation qui poussent les ultras à le devenir aujourd'hui, en comparaison avec les motivations dans les années 80/90 ?

S.L : Les motivations sont quasiment identiques, l'amour pour les couleurs d'un maillot, la volonté d'être les protagonistes du match à leur manière, à l'inverse des spectateurs, le fait de vouloir se rassembler dans des structures qui ne sont pas contrôlés par les aînés, cet entre-soi générationnel, cela ne change pas. De plus, il y a aussi le fait de transgresser les règles dominantes qui est un concept fondamental de la culture ultra. Être dans une tribune populaire permet de ressentir une liberté que la société n'offre plus. Le mouvement ultra, en tant que sous-culture juvénile est un ferment de rébellion. En outre, le rejet de la commercialisation à outrance de leur sport, les formes d'engagement, de créativité et d'autonomie que proposent ses structures perpétuent son succès auprès des jeunes supporters. Cette sociabilité originale dans une société où l'individualisme triomphe reste un véritable enjeu dans nos sociétés, car les ultras constituent une force collective.

Nous remercions Sébastien Louis, de nous avoir accordé cette interview. N'hésitez pas à vous procurer son livre. 70 pages d'entretiens avec les protagonistes étatiques (un policier de la Digos de Naples, un juge anti-mafia, l'avocat G. Adami, le responsable du Progetto Ultrà) et les membres de plusieurs groupes ultras (Ultras Savoia, ANR Catania, Curva Furlan Triestina, Brescia 1911) ainsi qu'un cahier de photos en couleurs, qui complètent ce volume. 

• Ultras, les autres protagonistes du football, Sébastien Louis, éd. Mare & Martin, 440 p. 

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