La dynastie Louis-Dreyfus : retour sur vingt ans de confusion

Le Vendredi 15 Avril 2016 par

Alors que je préparais ce papier, la nouvelle est tombée presque comme un cheveu sur la soupe : Margarita Louis-Dreyfus annonçait la mise en vente du club.
Une décision que beaucoup espéraient au point de l'anticiper parfois, de la supposer à l'aune d'une phrase sortie de son contexte, d'une attitude posant question, d'une ambiguïté aussitôt relevée et montée en épingle, s'empressant de tenir pour acquis ce qui, en l'absence de toute officialisation, demeurait pourtant au mieux de l'ordre de l'interprétation hâtive, au pire de l'expression d'un simple fantasme.


Cette nouvelle qui tombe au moment où l'on s'y attendait le moins, après des semaines, des mois, des années de démentis formels, et alors que le club, en mauvaise posture, n'est même pas encore parvenu au terme de sa saison, en soulage beaucoup.

Elle n'en ouvre pas moins une nouvelle période de doutes et d'incertitudes, précisément au moment où l'OM a plus que jamais besoin d'assurance. Qui pour racheter le club ? Quand ? Quelles seront les garanties financières retenues par la Tsarine ? Quelle sera la politique sportive du repreneur ? Et son attitude vis-à-vis des supporters ? L'Olympique de Marseille ne risque-t-il pas de perdre son âme et son identité en cédant aux sirènes du grand capital ? S'il est devenu nécessaire, pour une simple question d'éthique sportive, de se doter des moyens de concurrencer le PSG et ses fonds quasi illimités, cela ne risque-t-il pas de déséquilibrer encore davantage la L1 en créant une sorte d'"élite économique" quasiment intouchable ?
Puis d'ailleurs, combien de temps faudra-t-il à la nouvelle équipe pour reconstruire et obtenir des résultats réguliers ? Celle-ci ne risque-t-elle pas de se lasser de son nouveau jouet si ces résultats tardent à se manifester ?
Le repreneur viendra-t-il avec son propre staff qui pourrait s'égarer dans le contexte très particulier de l'OM, ou bien s'appuiera-t-il sur VLB - mal aimé mais qui a le mérite de connaître la maison mieux que personne - afin d'effectuer la transition, au risque de mécontenter les supporters ?
Pour frustrant et insatisfaisant qu'il soit par bien des côtés, le statu-quo de l'ère Louis-Dreyfus avait au moins le mérite de la constance. Constance dans la médiocrité, certes, mais constance tout de même.
Constance, vraiment ?

L'OM : UN CLUB EN INSTABILITÉ CHRONIQUE

On sortait de l'époque Tapie : huit années dont on aime à se rappeler comme celles qui plus que tout autre avaient fait rêver : un effectif de stars à qui tout semblait réussir, un Président charismatique et multitâches, des campagnes européennes flamboyantes ponctuées du titre suprême... On a un chouïa tendance en revanche à oublier les aspects moins reluisants de cette période : des "affaires" d'ailleurs plus tapageuses que véritablement graves, notamment la stupidité VAOM dont l'Olympique de Marseille continue de payer les pots cassés près d'un quart de siècle plus tard, et surtout, un club laissé au bord de la faillite.

Deux saisons de feuilleton-gestion politico-judiciaro-grand-guignolesque plus tard, c'est donc en véritable sauveur que Robert Louis-Dreyfus débarquait sur la Canebière.

En repartant de moins que zéro, il fallait tout reconstruire, une reconstruction qui d'ailleurs n'en a toujours et jamais cessé de n'en pas finir, tant l'ère Louis-Dreyfus est marquée par d'incessants changements de cap et un turn-over humain à donner le tournis.

En vingt ans, l'Olympique de Marseille a usé pas moins de six Présidents et... vingt-deux entraîneurs selon vingt-neuf (!) combinaisons différentes avec, aux deux extrêmes, d'un côté Didier Deschamps qui est parvenu à boucler trois saisons complètes de 2009 à 2012, et de l'autre, le tournant des années 2000 qui aura connu onze (!) changements de coaching successifs en seulement deux saisons, la palme revenant à la paire Skoblar/Lévy qui n'aura tenu que sept jours, du 24 au 31 août 2001...

Plus encore que l'ère Tapie, la période Louis-Dreyfus est également plombée par les "affaires", la corruption y tenant sa bonne place, éclaboussant non seulement Robert Louis-Dreyfus en personne, mais également Louis Acariès et Rolland Courbis, ce dernier écopant même d'une peine de prison en 2002 ; sans oublier le ridicule achevé de l'histoire Kachkar... on a vu mieux, pour assurer la crédibilité d'un club...
Ces "affaires", d'ailleurs, ne s'éteignent pas avec le millardaire suisse, puisque son dernier Président Pape Diouf, le successeur de celui-ci, l'intérimaire au long cours Jean-Claude Dassier, ainsi que l'indéboulonnable Directeur sportif José Anigo - dont le statut sous CDI est encore une bizarrerie typiquement olympienne - restent à l'heure où nous publions soupçonnés voire poursuivis dans des histoires de transferts frauduleux. Philippe Pérez, l'homme de confiance de Margarita, celui-là même qu'elle avait mis en place afin de "surveiller" Vincent Labrune (au cas où celui-ci se découvrirait des velléités de véritable Président, ce qu'il a fait et qui provoquera la défiance de sa patronne en dépit de la loyauté presque exagérée de celui-ci à son égard), pourrait bien quant-à-lui ne même pas s'être encombré de montages douteux : il est carrément accusé d'avoir directement piqué dans la caisse !

Il faut y ajouter les interventions surprenantes, et dont on peu douter de la légitimité, de l'avocat personnel de Margarita Louis-Dreyfus, le sulfureux Igor Levine plus connu pour ses délicatesses avec la Justice que pour ses compétences d'homme de Loi, dans les affaires de l'OM, qui font systématiquement capoter les initiatives les plus heureuses du club : reconduction de Bielsa, limogeage de Michel Gonzalès... son prochain fait d'armes, torpiller la vente du club ? Les paris sont ouverts !

L'extra-sportif entache également l'attractivité de l'OM : série de home-jackings parfois violents chez les joueurs, non-affaire de la vraie-fausse agression sexuelle de Brandao, assassinat du fils de José Anigo dans un règlement de comptes entre voyous, désaccords politiques autour de la gestion du stade Vélodrome, etc. entretiennent autour de ce club pas comme les autres une agitation médiatique constante et assez nauséabonde.

Le moins que l'on puisse dire est que les années du règne des Louis-Dreyfus ne respirent pas la sérénité, et que cela s'en ressent forcément sur le terrain.

Avec la dynastie Louis-Dreyfus, l'OM prend un abonnement longue durée pour les montagnes russes, alternant le pire - dix-sept années de disette si l'on excepte l'anecdotique Coupe Intertoto en 2005, une pitoyable élimination en C1 après la bagatelle de... zéro point pris à l'issue de la phase de poule en 2013-14, ou encore des saisons compliquées où l'OM en est réduit à jouer le maintien - et le meilleur - six titres en trois ans entre 2009 et 2012 dont trois coupes de la Ligue consécutives, un record, des saisons, pas toujours les plus enthousiasmantes sur le plan du jeu, d'ailleurs, où le titre se joue (et se perd) à la dernière journée, des records d'affluence au stade...

Quel autre club peut se targuer de survivre, vaille que vaille, à tant de vicissitudes ?

L'ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR

En vingt ans, la dynastie Louis-Dreyfus aura investi la bagatelle de près d'un quart de milliard d'euros dans l'Olympique de Marseille. Pas toujours à bon escient ni toujours au bon moment, mais enfin, on peut difficilement accuser sans rougir la famille Louis-Dreyfus d'avoir des oursins dans les poches.
Robert, plutôt généreux, n'a pas hésité tant qu'il a vécu à réinjecter chaque année plusieurs millions afin de combler le découvert laissé par ses Présidents successifs et permettre au club de passer sereinement le grand oral de la DNCG ; Margarita quant à elle a augmenté les actifs du club à hauteur de 13 M€ avec les installations de la Commanderie (le centre d'entraînement RLD), a mis la main à la poche à hauteur de près de 40 millions lors des deux premières années de sa mandature, et encore consenti un prêt de huit millions à l'issue de sa troisième. C'est beaucoup pour quelqu'un qui avait annoncé d'emblée qu'il était hors de question pour elle de lâcher le moindre kopeck !

De plus, jusqu'à l'arrivée des Qataris au PSG en 2011, puis des Russes à Monaco en 2012, le budget de l'Olympique de Marseille était le plus élevé de L1. Avec 110 et 140 M€ disponibles en moyenne, l'Olympique de Marseille est certes à des années-lumière des demi-milliards du Barça ou du PSG, mais tient son rang aux côtés d'autres très honnêtes européens comme l'Inter Milan, Liverpool, l'Atletico Madrid ou le BvB.

Bien utilisé, cet argent devrait pouvoir participer de la compétitivité de l'OM tant en championnat qu'en campagne européenne : c'est un budget plus que suffisant pour concurrencer la plupart des autres écuries du Big Five dans la course au mercato, et pour se traduire par les résultats ad-hoc sur le terrain.

Bien utilisé, tout est là. Car les "affaires" de transferts douteux ne sont pas qu'un problème judiciaire : acheter un joueur au triple de son prix en croisant les doigts pour qu'il se décide enfin à donner le meilleur de lui-même au bout de sa cinquième saison après laquelle il partira gratuitement, reverser des pots de vin à des intermédiaires d'intermédiaires afin d'arracher à une concurrence de milieu de tableau des joueurs de seconde zone plus ou moins imposés ou en tous cas fortement recommandés par un entourage peu fréquentable, prolonger indéfiniment des anciens tellement frits confits qu'ils sont promis à peler les citrons, avec les augmentations contractuelles de salaires qui vont avec, ou encore revendre un cadre à son ex-club en payant ce dernier pour qu'on le lui reprenne, ne sont pas précisément ce qu'on peut qualifier d'investissements judicieux...


LE "PROJET DORTMUND" : OUI, MAIS...

Quand on est limité dans son recrutement par des contraintes économiques, on n'a que deux solutions.

La première est d'opter pour une gestion à la Papa, garantie du budget maîtrisé d'un club qui rentre dans le rang, s'installe dans le confort pépère du ventre mou, et compte sur la chance façon Jean-Claude Dusse "sur un malentendu, ça peut passer", pour espérer accrocher une coupe nationale une ou deux fois par décennie.

La seconde n'oublie pas qu'on est l'OM, boUrdel ! Qu'on se doit d'y maintenir un minimum de prestige et d'y afficher quelques ambitions !

C'est évidemment l'option retenue par Vincent Labrune : le "projet Dortmund", qui s'appuie sur le modèle du club allemand qui renaît de ses cendres après avoir frôlé la faillite quelques années auparavant, implique de dégraisser drastiquement les frais de fonctionnement, ce qui tombe bien puisque c'est justement l'unique objectif de l'actionnaire.
Il s'agit d'écarter les plus gros salaires, de s'appuyer sur le centre de formation, de recruter de jeunes joueurs prometteurs mais dont la valeur n'a pas encore explosé sur le marché des transferts, et de renforcer un effectif forcément peu expérimenté avec quelques cadres à la côte pas trop élevée : joueurs de devoir plutôt que magiciens étincelants, anciennes gloires en fin de contrat, etc.
A condition d'être assorti d'une sorte d'assurance "satisfait ou remboursé" et d'options d'achat raisonnables, le système des prêts peut également aider à effectuer la transition le temps que soit constituée une équipe à la fois complète et totalement fonctionnelle.

Vincent Labrune a bien compris le principe, mais la mise au point d'un tel projet nécessite du temps et justement, du temps, c'est précisément ce dont le Président de l'OM ne dispose pas. Il est tiraillé entre deux exigences contradictoires et tout aussi légitimes l'une que l'autre : celle de Margarita qui entend que les comptes soient ramenés à l'équilibre au plus vite quitte à ce que cela se produise au détriment des résultats sportifs, et l'impatience des supporters qui attendent des résultats immédiats.

En outre, VLB ne peut compter sur ses jeunes : malgré la présence de quelques individualités au dessus du lot comme Stéphane Sparagna ou Jérémie Porsan-Clémente, il s'en faut de plusieurs années que le centre de formation, laissé en déshérence de longue, atteigne son plein rendement.

Par surcroît, optimiser un tel projet nécessite de s'entourer d'un staff technique non seulement compétent, mais qui adhère au projet et soit prêt à s'y impliquer à moyen ou long terme : trois, quatre, peut-être cinq saisons seront peut-être nécessaires avant qu'un tel travail porte ses fruits !

Si l'on doit pointer un échec de Vincent Labrune, c'est bien celui-là : le recrutement des coaches. Même s'il n'en est pas l'unique responsable et qu'on ne peut en tous cas pas lui reprocher d'avoir essayé, le fait est que sur ce plan-là, il s'est lamentablement ramassé.

Sa première erreur a été de maintenir en place un Élie Baup certes en position de force après une relativement presque bonne saison sur le plan comptable en dépit d'un jeu d'un ennui profond : Baup est un frileux que le moindre changement dans ses habitudes déstabilise. Il n'a jamais cru au "Projet Dortmund", qui l'aurait obligé à s'adapter à une politique qui le dépassait.
Puis ce fut Anigo, sans aucun doute plus impliqué mais conscient de ses insuffisances (rappelons qu'à cette époque, Tonton José en est à son troisième échec dans sa tentative de décrocher son diplôme d'entraîneur), profondément déstabilisé par l'assassinat de son fils Adrien, et rattrapé par les "affaires" qui minent le club et dont il n'est pas assez naïf pour ignorer que plutôt tôt que tard, elles forceront l'OM à le mettre sur la touche.

La flamboyante parenthèse Bielsa aurait probablement pu fonctionner, mais à une double condition qui n'a jamais été remplie ; d'abord, il fallait un banc capable de relever séance-tenante un onze-type amputé durant plusieurs semaines par la CAN et archi cuit par la méthode certes efficace, mais éprouvante, du coach à la glacière ; le budget alloué par Margarita ne le permettait pas.
Ensuite, il aurait fallu que le capricieux argentin consente à s'investir dans la durée, ce qui n'a jamais été dans ses habitudes ni dans ses projets, et dont les manigances de la Tsarine avec l'effet que l'on connaît ne feront que confirmer la décision initiale.

C'est dommage. L'effectif de cette saison aurait sans aucun doute permis à Marcelo Bielsa de briller au firmament des légendes de l'OM.

D'ailleurs, tout autre que Michel Gonzalès eut mieux réussi que ce dernier avec l'effectif actuel. Mais Michel, arrivé dans les conditions que l'on sait après le bref intérim du fidèle Franck Passi qui n'aura péché que par sa conviction de n'être qu'un joker temporaire, s'est révélé incapable de relever le défi. L'incompétence, c'est d'ailleurs l'excuse ultime systématiquement invoquée par Michel pour justifier ses constants échecs. A en croire ses déclarations en conf' de presse, il n'est jamais responsable de rien !

LA COMM', OU L'ART DE SE VAUTRER

Dans une discipline aussi populaire et médiatique que le football, la communication est une donnée essentielle. Il ne suffit évidemment pas d'être un "bon client" de la presse pour obtenir des résultats sur le terrain et à cet exercice, le mieux et souvent l'ennemi du bien : la twittomania exaspérante d'un Jean-Michel Aulas est là pour en témoigner !

Il n'empêche que la comm', c'est la vie ! Et à ce jeu-là, l'OM se révèle un élève pour le moins indiscipliné.

Soit on a des grandes gueules à la Diouf, Dassier, Courbis, qui réjouissent quelquefois, agacent souvent, et dont on se dit la plupart du temps, surtout avec le recul, qu'ils auraient mieux fait d'apprendre à la fermer avant de l'ouvrir ! Soit on a des retors à la Bielsa, au discours tellement cryptique qu'il faut se munir d'une pierre de Rosette pour espérer en déchiffrer la moitié. Ou bien on a l'"école Louis-Dreyfus", dont la discrétion confine au goût du secret au point de provoquer la suspicion chez les observateurs, et dont Vincent Labrune s'est révélé un sans doute trop bon élève.
On a l'adepte des "petites phrases" certain qu'elles seront abondamment reprises et commentées et lui assureront tant qu'elles occuperont les exégètes une relative marge de manœuvre, le maladroit contraint à publier un démenti après s'être rendu compte qu'il a déclaré exactement l'inverse de ce qu'il voulait dire, le gaffeur qui dévoile son jeu un peu trop tôt...
On a celui qui adore les caméras et s'exprime avec une spontanéité susceptible de déranger sa hiérarchie, et celui qui ne consent à s'exprimer que contraint et forcé, via un communiqué soigneusement calibré...
Ce n'est pas propre à l'OM : la communication étant essentiellement affaire humaine, chacun y apporte sa "patte" selon le caractère qui lui est propre.

Mais à l'OM, la culture de l'à-peu-près, du mauvais timing et des déclarations contradictoire semble avoir été élevée au rang d'art.
Du coup, le club ne semble jamais s'exprimer d'une seule voix. L'impression dominante est que personne ne sait où il va, que tout le monde navigue à vue, et qu'en interne, les relations humaines comme professionnelles, sont faussées par un manque de confiance et de considération mutuel, voire par la volonté délibérée de tirer le tapis sous les pieds des uns des autres ; une attitude suscitant l'incompréhension, nourrissant l'animosité des supporters et alimentant les commentaires les plus délirants des media. On en arrive même à penser qu'en fait, dégun perle à dégun, dans ce club. A ce jour, on en est arrivés à se demander si VLB, celui qui a certainement le plus à perdre dans l'histoire, était au courant de la décision de MLD de mettre le club en vente !

Alors oui, après vingt ans d'errements, il est grand temps de changer de politique. Il est grand temps de changer d'hommes. Il est grands temps de passer à autre chose. Il est grand temps de vendre.

Advienne que pourra !

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